Regards croisés de femmes marins-pêcheurs dans les Côtes-d’Armor
Les événements organisés à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes permettent de promouvoir les droits des femmes et l’égalité entre les femmes et les hommes, dans tous les secteurs (santé, sport, emploi, entrepreneuriat…). Car si l’égalité en droits est garantie dans la loi pour toutes et tous, l’égalité réelle peine à se mettre en œuvre, dans nombre de secteurs. À ce titre, l’insertion et l’autonomie économique des femmes constituent un enjeu sociétal, social et économique essentiel. Elles ne peuvent être dissociées d’une action durable pour l’égalité, notamment professionnelle.
Cette journée est aussi l’occasion de casser les stéréotypes liés aux genres supposés des métiers et mettre en lumière des femmes qui travaillent dans des secteurs dits masculins, afin de changer les représentations, de proposer de nouveaux modèles et à terme de susciter des vocations auprès de femmes.
Sous l’impulsion de Mme Véronique Moreau, sous-préfète de Dinan, une rencontre avec trois femmes marins-pêcheurs et/ou responsable d’armement au port de Saint-Cast-le-Guildo, dans les Côtes-d’Armor, a permis d’évoquer les activités de ces femmes, leur parcours, mais aussi la relation entre vie personnelle et vie professionnelle.
Cette rencontre a permis d’échanger plus largement sur la place des femmes dans les formations et dans la profession, sur les avantages et inconvénients d’exercer ce métier aux contraintes atypiques fortes, lorsque la charge familiale repose encore essentiellement sur les femmes.
Le port de Saint-Cast-le-Guildo accueille une quarantaine de bateaux, sur lesquels travaille une centaine de personnes, dont deux femmes.
Entretien avec Manon B., Annabelle C. et Vanessa B., femmes marins-pêcheurs au port de Saint-Cast-le-Guildo, et Marie Raoult, cheffe du service Affaires maritimes à la Direction départementale des territoires et de la mer.
Quel est votre parcours ?
Manon : J’ai un parcours diplôme commerce international, au groupe Beaumanoir puis dans une entreprise familiale. J’ai démissionné pour intégrer l’équipe de mon mari et l’aider pour la vente et la commercialisation des produits. Je fais actuellement une formation en ressources humaines. Mon envie est de participer à développer une entreprise familiale stable.
Annabelle : Personne n’est marin dans ma famille. Avant le lycée, je faisais du kayak en mer en compétition, au sein d’un sport-études, . Au début, j’avais envisagé d’intégrer la Marine nationale, puis finalement pour des raisons liées à l’âge (trop jeune), j’ai intégré la section pêche du lycée maritime à Étel (56) et au Guilvinec (29). Dès que je pouvais embarquer (à 18 ans), je le faisais lors des vacances et pendant les stages. Ensuite, j’ai travaillé dans les ports de Dieppe, Boulogne, Roscoff, Douarnenez, Lorient, et enfin Saint-Cast-le-Guildo depuis un peu plus de deux ans. J’ai également travaillé en Écosse. Je suis arrivée au port de Saint-Cast-le-Guildo grâce à une offre d’emploi. Je suis aussi bénévole à la SNSM Société nationale de sauvetage en mer.
Vanessa : Je suis femme de marin-pêcheur de Saint-Cast-le-Guildo. J’ai fait des études de secrétariat et de comptabilité. Mon mari a acheté un bateau rapidement. Pendant des années, mon statut était celui de conjointe collaboratrice, car il n’était pas possible financièrement d’avoir le statut de salarié. Je n’avais donc pas de salaire. Je suis salariée maintenant depuis 10 ans. Mon mari faisait beaucoup d’heures au début. Il fallait donc quelqu’un pour gérer l’administratif à côté. L’armement est ensuite devenu stable financièrement. Je fais la vente, l’administratif, la recherche de nouveaux marchés. Le circuit de commercialisation se fait à la criée d’Erquy.
Quelles sont les activités et les effectifs de l’entreprise ?
Manon : Mon mari est patron. On peut être six dans l’équipe. L’entreprise commercialise des coquilles, des praires, des araignées de mer. Nous aimerions développer notre activité pour faire de la pêche au chalut.
Annabelle : Il y a un patron et deux matelots à bord, dont une femme.
Quelles difficultés avez-vous identifiées dans vos métiers ?
Manon : Les entrées et départs de salariés sont difficiles à gérer dans le monde de la pêche. Ce n’est pas simple de gérer les ressources humaines quand on n’a pas les compétences et les connaissances. Au début, on demande de l’aide aux organisations professionnelles ou aux cabinets qui ont l’habitude de gérer des marins-pêcheurs.
Vanessa : Tout augmente mais nos produits n’augmentent pas en criée. Nous sommes toujours à la recherche de nouveaux marchés.
Quelle place avez-vous dans l’entreprise ?
Vanessa : Aujourd’hui j’occupe une place reconnue et je suis salariée. Au début, le statut de conjoint collaborateur soulage financièrement l’entreprise, mais je n’ai pas cotisé pendant toutes ces années de travail avec les conséquences qui en découlent ultérieurement.
Marie : Le pêcheur a besoin d’une équipe, il ne peut plus faire tout, tout seul. Le conjoint est obligé de s’y mettre. Les marins-pêcheurs n’ont pas appris à gérer les entreprises. Beaucoup de femmes s’investissent dans l’entreprise de leurs maris.
Y a-t-il eu des préjugés sur votre métier de marin-pêcheur en tant que femme ?
Annabelle : Il n’y a pas de différence à être la seule femme sur l’embarcation. Les patrons avaient des appréhensions par rapport à la présence d’une femme à bord, sur les aspects physiques, mais il faut faire ses preuves, comme un homme. Il y a cependant plus de pression, pour montrer qu’on est capable. Il faut avoir du caractère pour ne pas se laisser faire.
Marie : Finalement, je pense que c’est apprécié d’avoir une femme dans une équipe. Il y a un peu de fierté chez les autres matelots.
Annabelle : Dans ma famille, il y a eu des remarques sur ma volonté d’intégrer la section pêche du lycée maritime. Mes professeurs sont intervenus pour que je puisse y entrer.
Y a-t-il une solidarité entre femmes dans le secteur ?
Annabelle : On ne fait pas de différences entre femmes et hommes.
Vanessa : Il y a de l’entraide, notamment au début, mais pas seulement entre femmes.
Comment concilier vie personnelle et vie professionnelle ?
Vanessa : Nous sommes complémentaires avec mon mari, tant dans la vie personnelle que dans le travail. Mais si cela ne va pas dans l’une des sphères, cela se répercute inévitablement dans l’autre sphère. Les horaires sont difficiles à suivre, cela dépend de la marée, du produit pêché…
Manon : Tout la famille aime la mer et les enfants arrivent à suivre parce que les deux parents sont présents le soir. Les hommes sont souvent absents, il faut aussi quelqu’un pour tenir la maison.
Comment expliquer qu’il y ait peu de femmes dans le secteur de la pêche ?
Manon : Cela fait des années que les femmes sont en place dans le secteur de la pêche, mais elles sont maintenant plus visibles.
Marie : C’est un métier très physique qui explique qu’il n’y ait pas ou peu de femmes. La profession est très accidentogène.
Vanessa : Il faut être costaud physiquement et mentalement.
Manon : Certains stagiaires, hommes comme femmes, ont de grosses désillusions après avoir essayé le métier.
Marie : Certains bateaux ne sont pas équipés pour accueillir plus d’une journée des femmes et des hommes. Il faut avoir des sanitaires et des espaces de sommeil dédiés. Dans la Marine nationale, la problématique commence à être moins visible. Les nouveaux bâtiments sont conçus pour accueillir des femmes. Mais, dans la pêche hauturière notamment, les armateurs n’ont pas encore équipé les bateaux pour accueillir des femmes plusieurs jours.
Quelles caractéristiques pour la formation des femmes dans le secteur maritime/pêche ?
Annabelle : J’étais la seule femme dans la promotion pêche (2017-2020) du lycée à Étel.
Marie : Beaucoup de femmes s’orientent vers les secteurs des cultures marines et du commerce. Peu vont réellement naviguer.
Comment recruter de nouveaux marins-pêcheurs ?
Marie : La pêche est un secteur qui recrute, notamment les équipages.
Manon : Il est important d’attirer les jeunes vers la mer, d’avoir un maître de stage marin-pêcheur qui leur donne envie et partage sa passion.
Marie : C’est grâce à un marin-pêcheur qu’on prend pour exemple, que l’on devient passionné.
Manon : C’est dans l’année de troisième que beaucoup de choses se jouent. Grâce aux stages, on peut donner envie à des jeunes qui ne savent vers quel métier s’orienter. C’est le moment clé. Mais, l’accueil de stagiaires collégiens sur les embarcations est devenu trop complexe. Il y a beaucoup de restrictions : les horaires de nuit, l’impossibilité de porter des charges… Il faut prévenir les affaires maritimes, le CROSS Corsen parce-que le stagiaire est considéré comme passager. Finalement, le collégien ne peut rien toucher à bord, il regarde seulement le pont.
Comment motiver des jeunes femmes à s’engager dans le secteur de la pêche ?
C’est un métier très diversifié, dans lequel on ne s’ennuie jamais. Aucune journée ne se ressemble. Au-delà de la pêche, il faut suivre l’évolution numérique, faire du marketing…
Nous avons la chance de travailler dans un bel environnement. Nos conjoints nous envoient régulièrement des photos et vidéos de levers de soleil et de dauphins.
C’est un métier plaisir, une passion, les marins-pêcheurs sont libres en mer.